Pour un quignon de pain

Un aphorisme célèbre dit que notre liberté s’arrête là où commence celle des autres. Un autre aphorisme encore à inventer pourrait dire que la liberté de l’autre s’arrête là où commence notre nécessité. En clair, plutôt mettre un pain (au sens figuré) dans la figure du voisin pour avoir son morceau de pain (au sens propre cette fois-ci) ; plutôt que de lui laisser la liberté de déguster son quignon. Entendons-nous, la question ici n’est pas du tout une grande réflexion douteuse sur notre liberté. Ou de savoir si c’est bien ou pas bien de vouloir survivre en tapant dans le tas pour. Elle est ici plus précisément de savoir comment nous avons pu en arriver là…

 

Histoire d’un désastre vu par les bisounours

 

Reprenons donc. La « clairvoyance » tardive des grandes institutions de ce monde en ce qui concerne la situation des ressources agricoles global n’est pas pour rassurer. Cela planne de moins en moins tout de même, que l’on se rassure, en tout cas moins qu’à la mi-Juillet, mais il persiste malgré tout un certain décalage entre les annonces officielles et le terrain.

La FAO a mis à jour ses données pour Juillet, et sans surprise, l’indice des prix remonte ce mois-ci. Il s’agit ici de l’indice corrigé de l’inflation, donc plus représentatif pour la bourse de monsieur tout le monde. Un troisième « choc alimentaire » est déjà en cours alors que le dernier n’est pas encore réellement fini.

Indice des prix de l'alimentation de la FAO

http://www.fao.org/worldfoodsituation/wfs-home/foodpricesindex/fr/

L’indice des prix pour les céréales est encore plus spectaculaire et revient au même niveau qu’en 2010 et 2011. Pour mémoire, les céréales sont tout de même la base de l’alimentation pour une large majorité de la population mondiale.

Prix des céréales

Les prix des céréales en mode « y a le feu dans la baraque… »

Les prévisions sont toujours aussi inquiétantes. Les stocks mondiaux baissent ainsi en proportion de la baisse de la production :

http://www.bloomberg.com/news/2012-08-08/global-food-reserves-falling-as-drought-wilts-crops-commodities.html

Heureusement qu’ils sont encore là, même si ce n’est sans doute plus pour très longtemps. Cela fait depuis quelques années qu’ils sont là pour éponger les à-coup de la production, mais un stock, c’est rarement éternel par définition.

Pour la production justement, l’Inde rejoint désormais officiellement le club des pays agricoles mal parti pour cette saison. La mousson est en effet déficitaire pour le sous-continent, affectant la production de riz. Dans un pays où la croissance de la population et de son niveau de vie nécessite de plus en plus de ressources, la production domestique devrait stagner au niveau de 2011.

http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=42630&Cr=+rice+&Cr1=

Cela risque de compliquer singulièrement la stabilité sociale du pays.

Aux États-Unis, le département de l’agriculteur devrait annoncer une nouvelle estimation de la production nationale demain Vendredi 10 Août. Après avoir réduit assez parcimonieusement jusqu’à présent les chiffres, il va bien falloir se résoudre à sortir le sabre de cavalerie pour tailler dans les chiffres. Ou attendre que la réalité de la moisson s’exprime d’elle même. La situation agricole du pays est de toute façon simplement catastrophique. Les analystes d’ailleurs s’attendent à des chiffres revus sévèrement à la baisse :

http://blogs.wsj.com/marketbeat/2012/08/07/usda-seen-cutting-corn-output-forecast-15-on-drought/

mais vu la situation réelle, une coupe de 15% semble encore bien optimiste. L’USDA n’ira sans doute pas jusque là (c’est l’effet Bisounours), mais taillader de 20% serait déjà plus pertinent. Pour ceux qui veulent spéculer sur les matières premières, il est encore temps…. (l’effet Bisounours a une propriété intéressante qui dit que la probabilité d’être ramené violement à la réalité croit exponentiellement avec la volonté de rejoindre le club très tendance des petits nounours en peluche).

Une lueur d’espoir tout de même. Si les exportations russes vont prendre du (gros) plomb dans l’aile, aucune mesure de suspension des dites exportations, comme en 2010, n’est envisagé :

http://www.businessweek.com/news/2012-08-09/russia-keeps-grain-crop-forecast-export-ban-avoided

 

Apologie de la nécessité

 

En dehors de ces considérations un peu ennuyeuse sur les chiffres de la production mondiale, les prix de l’alimentation vont sans doute encore avoir des grandes conséquences. Il est notable que si l’amorce de la hausse des prix est on ne peut plus réel avec une moisson en dessous de tout ; la spéculation et l’industrie des agrocarburants sont des amplificateurs importants des récentes crises alimentaires. Aux USA particulièrement, la production de l’éthanol à partir de maïs est largement soutenu par le gouvernement fédéral, et le secteur agricole demande que cela cesse :

http://www.guardian.co.uk/world/2012/jul/30/farmers-obama-administration-ethanol-drought

Il y a une forme de démence totalement invraisemblable là dedans.

Pour produire du carburant, nous sommes prêt à crever de faim.

C’est aussi simple que cela. Et pourtant, peu de gens le disent aussi explicitement. Nous recherchons à toute force une solution technique dans un modèle complétement dépassé, pour continuer à faire exister nos « moyens de transport » qui n’ont plus de moyen que le nom. Plutôt que de remettre en cause notre rapport à la technologie, à notre modèle de développement, nous préférons rester dans l’illusion qu’une solution technique est possible, que nous n’avons pas à changer nos modes de vie. Ainsi, les carburants verts sont possibles. Quitte à rester aveugle devant ce qui s’annonce une nouvelle crise alimentaire majeur.

D’ailleurs, en parlant de crise alimentaire :

http://blogs.worldwatch.org/nourishingtheplanet/rising-food-prices-and-social-unrest/

Le NESCI par exemple a publié une étude mettant en évidence le lien entre prix de l’alimentation et émergence de troubles sociaux dans les pays du monde :

Graphique des émeutes de la faim

À l’évidence, quand on crève de faim, on est plus enclin à se révolter…

Le Printemps Arabe a ainsi été motivé pour partie par les prix de l’alimentation. Il est évident qu’il a été bien plus qu’une simple succession d’émeutes de la faim. Mais le choc des prix de 2008 puis de 2010 ont contribué à ces événements :

http://necsi.edu/research/social/food_crises.pdf

http://www.economist.com/node/21550328

Les régions du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord importent une grande part de leur consommation, et sont ainsi très sensible au prix des marchés. L’Égypte par exemple, en tant que pays est un des plus gros importateur de céréales. Le Printemps Arabe n’est donc sans doute pas fini (et pourrait devenir le Printemps le plus long de l’Histoire… )

Pour donner dans le chauvinisme, remarquons aussi que la Révolution française a fait suite à des mauvaises récoltes, et que le bon peuple apparemment ne voulait pas manger de la brioche.

En Indonésie, comme dit précédemment, cela commence à bastonner, et la liste risque de s’allonger (comme un jour sans pain.)

http://www.wired.com/wiredscience/2012/07/drought-food-prices-unrest/

La pression des prix de l’alimentation commence à se faire sentir pour les pays les plus vulnérables à partir des niveaux atteints lors des chocs de 2008 et 2010. Le bref répit de début 2012 ne changera donc pas grand’chose à l’affaire, et nous sommes sans doute parti pour un troisième tour.

http://www.accuracy.org/release/the-coming-food-crisis-and-global-unrest/

Cependant, nous ne parlons ici que de pays lointain. Pour rassurer, aux USA, un chiffre, le même est souvent ressorti. L’alimentation, c’est 15% du budget de la famille états-unienne moyenne. Et sans doute un peu près la même chose en Europe de l’Ouest. Cela relativise en effet un peu. Cependant, la famille moyenne n’existe pas vraiment dans la réalité. Les plus pauvres à coup sûr sentiront passer cette nouvelle hausse, quelque soit leur nationalité. Et réduire la question au problème des matières premières agricoles est par trop « réducteur » justement. L’énergie est dans la même état d’épuisement que l’agriculture, et les prix vont continuer à augmenter. Et comme le dirait un économiste, l’économie mondiale a vraiment besoin d’une pause maintenu. Mais non, les problèmes s’accumulent. Comme souvent, ce n’est pas un poids qui fera rompre le système, mais l’accumulation des charges :

http://www.guardian.co.uk/environment/2012/jul/22/food-price-crisis-weather-crops

En attendant, au rythme où vont les choses, la question n’est donc plus de savoir si les pays moins exposés (comme ceux de l’Europe de l’Ouest…) finiront par y passer aussi.  Sans doute pas pour cette fois-ci, mais bientôt sans doute.

La question est donc juste « Quand ? ».

Et encore.

Au fond, la véritable question d’intérêt est de savoir si nous serons capable de réagir avant de s’étriper ?

Pour un quignon de pain. Ou pour une poignée de riz.

Voilà, je vous laisse un peu plus curieux de ce monde j’espère. Je pensais mettre à jour plus régulièrement, tant il y aurait à dire en dehors de la question des prix de l’alimentaire, mais il faut croire que j’ai été optimiste sur les possibilités de mon emploi du temps. Je vais essayer la prochaine fois de démontrer que même quand il fait froid, c’est parce qu’il fait chaud (tout un programme en persepective… mais qui a des applications très pratique comme une soupe réussi pour rester dans l’alimentaire😀 ).

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1 commentaire

  1. La seule solution : Revoir nos habitudes alimentaires : moins d’obèses ici et moins de mal-nourris là-bas, tout le monde finirait par y gagner ».

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