L’humanité d’Auschwitz

Et de Sobibor. Et de Treblinka. Et des Einsatzsgruppen. Et…

Albert Camus, dès les années 1940, commence à développer une réflexion du fascisme et du nazisme, qui est pleinement exprimée dans l’Homme révolté. Il montre comment la révolte dans sa dimension purement historique mène au totalitarisme. Gamin, je m’étais parfois demandé pourquoi le Troisième Reich n’avait pas gagné la guerre et qu’il avait voulu s’attaquer à toujours plus gros alors qu’il maitrisait la situation géopolitique au début. La réponse, c’est bien celle que fournit Albert Camus. La révolte est devenue une industrie à la hiérarchie militaire qui s’incarne dans cette phrase célèbre : « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ». Le dynamisme pur de la révolte ne peut se maintenir quand se trouvant sans cesse de nouveaux ennemis. Et qui peut aboutir au génocide industriel. Ce point de vue est tout à fait pertinent, et je ne saurais rien dire de plus, Albert Camus se suffisant bien à lui-même.

Le point plus particulier que je tiens à souligner est cependant quelque peu différent et complémentaire. Je voudrais mettre en lumière un élément qui est le ressort encore plus profond de la focalisation du déchainement de la haine sur des groupes de populations.

Le bouc émissaire

René Girard est le philosophe qui aura étudié de la manière la plus détaillé le processus de bouc émissaire. Sur certains points, il rejoint d’ailleurs Arthur Schopenhauer, notamment sur la souffrance du désir. Malheureusement, je connais moins bien Arthur Schopenhauer (pour dire vrai, son pavé « Le Monde comme Volonté et comme Représentation » est si épais que j’ai pris un peu peur à sa seule vue ^^ ).

Avant de commencer, l’étymologie du concept est intéressante à regarder. Le bouc émissaire vient d’une vieille tradition hébraïque. Un prête d’Israël charge un bouc des péchés du peuple, et l’envoie au désert, dans un rituel de purification. En hébreu, l’expression originelle ne contient aucunement l’idée d’émission. Il s’agit du « bouc à Azazel », שעיר לעזאזל. Les auteurs grecs, par une erreur de compréhension, ont interprété cela comme le « bouc en partance ». Cela a donc été traduit en tant que tel, et est arrivé dans nos langues modernes, via le latin, par la formule bouc émissaire. L’erreur d’interprétation montre bien que les auteurs grecs avaient l’intuition que le rituel avait une forme de vérité générale qui dépasse le cadre purement hébraïque du démon Azazel.

René Girard met en évidence que le bouc émissaire est bien un mécanisme archaïque omniprésent qui permet de structurer une communauté lors d’une crise. Les tensions internes sont expulsées sur une personne ou un groupe de personne. Les causes de ces tensions internes sont à rechercher dans ce que René Girard appelle le désir mimétique. Grossièrement, nous désirons ce que nous pensons que l’autre possède. Cette possession peut être effective ou être une simple vue de notre esprit, le plus important est que nous en soyons convaincus. Il se met en place alors une rivalité qui mène à l’escalade. Le bouc émissaire intervient à ce moment, pour dégonfler l’escalade.

Dans le lynchage, la violence de tout contre tous se résout dans la violence de tous contre un.

La figure du bouc émissaire se retrouve dans différents récits mythologique, notamment Œdipe, Baldr, et bien d’autres. Le bouc émissaire porte une particularité physique ou sociale qui le rend différent, et identifiable. Il est accusé de crimes qui atteignent l’intégrité du corps, mais qui en réalité ne font que refléter la violence interne au corps social qui le fragilise.

Les religions se sont ainsi construites en tant que ritualisation de la violence. Dans cette histoire humaine des religions, une particularité, le monothéisme judéo chrétien. Les récits du Tanakh montrent déjà une évolution de la figure du bouc émissaire. L’annonce prophétique du Christ qui se retrouve régulièrement n’est pas juste un hasard forcé par une surinterprétation des anciens récits. Cette annonce révèle déjà un questionnement sur le rituel du bouc émissaire. Cette évolution aboutit effectivement avec la figure christique, qui renverse la figure du bouc émissaire. La victime innocente consent à mourir sur la croix en rémission des péchés de l’Humanité, et le voile du Temple se déchire. Cela n’est d’ailleurs pas spécifique au peuple hébreu, des auteurs grecs, notamment Sophocle, présentaient déjà aussi que, dans les mythes, se dissimulent une vérité plus profonde.

Le modèle d’interprétation que propose René Girard est malheureusement assez peu connu, et mériterait à être discuté. Une vidéo de l’homme :

Le nazisme et le bouc émissaire

De manière caractéristique, le juif devient le bouc émissaire du peuple allemand. La république de Weimar traversait une crise profonde, qui avait de multiples dimensions. Économique déjà, le pays étouffait sous le poids du payement des réparations de guerre.  Sociale aussi, l’Allemagne était humiliée. Sans oublier, sur ce point, la métaphysique d’Albert Camus, le besoin d’échapper à la solitude et l’expression dans l’Histoire de la révolte. Bref en un mot, l’Allemagne de 1920 était dans les bonnes conditions pour s’unir dans le déchainement contre un groupe d’individu. Le point le plus notable je trouve est sur l’exagération de la difformité physique.

Affiche "Le Juif Süss"

Affiche d’un film qui montre comment était perçu « le juif » fut un temps.

C’est d’autant plus curieux qu’Adolf Hitler n’avait rien du bel allemand grand, blond et sexy. Et pour le fidèle Heinrich, c’est rien de le dire…

Les autres éléments du bouc émissaire sont bien sûr aussi présents. Notons l’expression « le juif », lourde de sens, qui permet d’individualiser une communauté qui n’a pas une forte identité (les lois permettant de savoir qui est juif et qui ne l’est pas ont d’ailleurs un côté cocasse…). Ou la mise en avant des tares congénitales des juifs, notamment la cupidité et la malignité. La déshumanisation également, la légalisation du meurtre de masse, tous ces éléments montrent que l’Allemagne des années 1930 a trouvé un bouc émissaire.

Bref, je ne vais pas broder sur le sujet, le principal a déjà été exprimé au sujet du bouc émissaire, la lecture de René Girard est d’ailleurs tout à fait indiquée. Ce court paragraphe se voulait juste une remise en contexte.

Il ne s’est rien passé d’inhumain à Auschwitz

Prosaïquement, la Shoah, ce sont des êtres humains qui ont massacré d’autres êtres humains. En cela, il ne s’est rien passé d’inhumain dans les camps de la mort ou dans les plaines de l’Europe Orientale. Tant de violence fait partie de notre humanité, intimement. Ce qui s’est passé nous choque profondément –heureusement d’ailleurs…- et nous avons du mal à nous positionner sur le sujet. C’est là une histoire tellement atroce qu’elle nous parait venir d’une époque révolue, tout comme ces histoires de cardiectomie aztèques.

La réponse la plus simple est la mise en place de mécanisme de défense psychologique. De manière notable, la réaction est donc effectivement la compartimentalisation (j’avais envie de placer du vocabulaire ^^ ). Nous rangeons la Shoah dans un dossier mental « problèmes globaux et lointain qui n’interfèrent pas avec mon quotidien ». Ce qui est notable est le fait que nous faisons de même avec le réchauffement climatique. Se dire que nous sommes en train de détruire avec minutie notre environnement dans les moindres détails nous choque. Alors, plutôt que d’agir rationnellement en conséquence, nous rangeons aussi le réchauffement climatique dans le dossier mental « problèmes globaux et lointain qui n’interfèrent pas avec mon quotidien ».

Ainsi, au sujet de la Shoah, nous avons construit un récit social qui dit à peu près ceci. Nous acceptons que la Shoah ait pu avoir lieu, mais c’est un incident de l’Histoire qui ne se reproduira plus, et surtout nous mentionnons les noms associés le moins possible. Cette espèce de tabou sur les noms est d’ailleurs intéressante. Comme si nous avions peur que la seule évocation du mal puisse le faire ressurgir. Et je ne parle même pas de la possibilité de penser à l’humanité d’Adolf Hitler d’Auschwitz…

Un autre point intéressant, depuis le début je parle de l’extermination des juifs. Pour autant, ce sont aussi des tziganes, des homosexuels, des déportés politiques, des handicapés, qui serviront aussi de bouc émissaire et seront aussi exterminé pour purifier la race aryenne. Qui a fait cette constatation ? Peu, je pense. En effet, nous avons tendance à ramener les crimes du Troisième Reich à un problème juif, cela facilite son assimilation. C’est caractéristique.

Pourquoi parler de cela ?

C’est en effet une bonne question. Cela peut sembler bien loin de nos préoccupations actuelles, nous ne sommes plus à extraire le cœur de nos victimes et à le consommer cru… Pour autant, ce qui nous semble être lointain, ne l’est sans doute pas. En réalité, nous désirons selon les désirs de l’Autre. Il y a imitation, d’où la notion de mimétisme. Dans notre société, et encore plus avec la financiarisation, l’Objet du désir est l’argent, et nous sommes une société de rivaux malheureux. Nous sommes pris d’une frénésie de désir de l’argent, et qui s’exprime dans une compétition que nous habillons proprement sous le nom de concurrence. Cette évolution génère des tensions de plus en plus importantes. Si ces tensions ne sont pas (encore…) expulsés par un sacrifice rituel au sens propre, l’évolution est révélatrice. Les étrangers sont de plus en plus stigmatisés par exemple.

Il est important alors de prendre conscience de ces mécanismes de désirs mimétiques, et de violences. Il est important de se dire que cela peut recommencer. Il est important de ne pas faire d’Auschwitz un accident de l’Histoire.

Cela d’autant plus que nous traversons une crise qui a des similarités avec la crise des années 1930, à l’exception que c’est encore pire. La crise des années 30 avait un caractère de gravité car elle était pour l’époque « totale ». C’était une crise sociale, c’était une crise économique, et il a fallu une guerre mondiale et son lot de cadavres pour s’en sortir.

Aujourd’hui, la crise est encore pire car c’est aussi une crise dans notre rapport à l’environnement. Nous venons brutalement d’heurter la finitude de ce monde. Les ressources disponibles sont épuisées. L’énergie abondante et quasiment gratuite arrive à la fin. Les rendements agricoles n’augmentent plus, alors que la population mondiale ne cesse de croitre. Nous poussons le climat vers une évolution catastrophique et irréversible. Les écosystèmes sont au bord de l’effondrement. Et tant d’autres choses encore.  Il ne sera pas seulement possible de résoudre la crise par la troisième guerre mondiale, parce qu’une guerre mondiale ne résoudra jamais la crise environnementale en cours.

Au final, il ne s’agit pas d’être libéral, communiste, écolo, blanc, jaune devant, marron derrière (pour ceux qui connaissent les inconnus ^^ ) ou autre. La seule solution viable, est de réformer totalement le système et de sortir du cadre de pensée dans lequel nous sommes engoncés.

Voila, je vous laisse pas tout à fait comme vous êtes venus, et j’espère un peu plus curieux de vous et de ce monde.
P.S. : Cette courte réflexion était là plus pour faire réagir que pour être exhaustive. J’ajoute alors aussi ce lien, qui sera sans doute plus complet : http://www.mrax.be/spip.php?article48

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1 commentaire

  1. « Tant de violence fait partie de notre humanité, intimement. »….

    Hum, c’est ce que le christianisme appelle péché

    Répondre

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