Diviser pour mieux régner

Esteban Zia et les pendentifs

Ils ne sont pas mignons tout les deux ?

Les mots ont un sens. Symbole vient d’un mot d’une vieille langue, le grec : σύμβολον et désigne à l’origine un signe de reconnaissance entre deux personnes par l’union de deux pièces complémentaires (un peu comme le pendentif d’Esteban et Zia dans les Mystérieuses d’Or pour ceux qui connaissent ^^ ). Symbolon vient ainsi d’un verbe qui veut dire entre autre chose unir, réunir. Le symbole est donc le signe qui manifeste une réalité abstraite, par l’union de réalités matérielles. L’étymologie est quand même intéressante car elle montre que pour arriver à un certain niveau d’abstraction, nous avons besoin d’unir des signes matériels entre eux. L’hébreu, une autre vieille langue de ce monde, n’a pratiquement aucun mot abstrait, et pourtant la Bible est écrite en hébreu. C’est par l’union de mots concrets que l’hébreu construit l’abstraction et parvient à parler d’un truc aussi peu « matériel » que le bon Dieu. Par exemple, pour parler encore d’un passage de la Bible que j’ai déjà cité : « הבל ». Hevel désigne la vapeur, le souffle léger, mais il peut aussi désigner la vanité, et en tant que nom propre, il devient Abel, le nom porté par le frère de Caïn.

Cette nouvelle réflexion est venue à la suite d’une discussion avec un ami au sujet des théories de René Girard justement. La seule solution véritablement efficace pour lutter contre le bouc-émissaire est de prendre conscience du phénomène, d’éclairer ce mécanisme. Le bouc émissaire ne peut avoir une efficacité que si le processus reste inconscient, caché. En effet, il est nécessaire que nous soyons convaincus de la culpabilité de la victime émissaire. Révéler le mécanisme du bouc émissaire permet nécessairement de réaliser que la victime est innocente, ce qui bloque le processus de victimisation. Pour cette seule raison, la théorie de René Girard mériterait d’être plus connue. Notre société de consommation, uniformisé, basée sur l’argent la surconsommation, vie une crise d’indifférenciation généralisée. Cette crise se décharge collectivement dans une haine de plus en plus forte de l’étranger. Cela se voit par exemple à travers de ses débats hallucinants sur le voile, ou autre.

Parler du bouc émissaire peut servir également aider en mettant à nu, en exposant nos sentiments. Cela fait du bien de parler, dire ce qui est sans se mentir. Un acte de catharsis en fait, pour reprendre le nom douteux de ce blog.

Le mot même de crise que je viens d’employer est inadapté. La crise est temporaire et est décisif. C’est un trouble important et généralement décisif, mais qui dans tout les cas n’a pas un caractère chronique. Ici, la situation empire progressivement au fil des années, et parler de crise permet de maintenir l’illusion que cela finira par passer.  Jacques Généreux parle ainsi d’une grande régression, ce qui est sans doute plus adapté pour décrire la situation actuelle. Et il s’agit même sans doute de la fin d’un système. Le mot de crise permet d’imaginer qu’à un moment les choses reprendront leurs cours normal.

Il s’agit aussi d’une incapacité de concevoir une autre voie que celle actuelle. Nous sommes formatés par cette société, à penser selon un modèle solidement établis et rabâchés générations après générations. Si nous ne sommes pas en crise, comment imaginer un autre avenir ? Quel autre modèle pourrait être possible ? Là encore, le mésusage des mots fait des dégâts. Ici, ce n’est plus de la pommade qui est passée pour faire croire que cela ira mieux. C’est carrément un détournement de concept. Une partie de la solution serait une démocratie. Pourtant, ne sommes-nous pas en démocratie ? Hélas, non.

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Ceci n’est pas le schéma de fonctionnement d’une démocratie. Et cela n’a rien à voir avec une histoire belge de pipe (l’objet pour fumer hein…)

En grec, démocratie, c’est le pouvoir par le peuple. C’est sans doute l’étymologie grecque la plus connue, le mot venant en effet de δημοκρατία qui vient de démos, le peuple et kratos, le pouvoir. Un candidat malheureux aux élections présidentielles en France avait pour slogan « Prenez le pouvoir ». Prenez le pouvoir ? Si c’est une démocratie, le peuple a déjà le pouvoir ! Et pourtant, il avait bien raison, sur ce point en tout cas. Ce que nous appelons démocratie n’est pas une démocratie. Le peuple n’a jamais eu le pouvoir.

Regardons. Que se passe-t-il sous les régimes actuels ? Nous élisons des représentants. Élire, cela veut dire choisir le meilleur. Le meilleur en grec se dit aristos. Le pouvoir des meilleurs, c’est une aristocratie. Nous sommes alors aujourd’hui dans des aristocraties, qui ont évolué vers l’oligarchie, plus précisément une ploutocratie dans ce cas. Et à tendance dictatoriale même –pour ne pas dire fasciste – quand on regarde du côté de l’Europe… C’est un sujet abondamment développé par Étienne Chouard.

Nos régimes politiques n’ont rien à voir avec la démocratie grecque. Ce sont des pseudos-démocraties bourgeoises et marchandes où nous abandonnons notre infime part de pouvoir à des guignols névrosés pour garantir la jouissance sans limite de notre liberté individuelle. Et c’est bien leur seul rôle, dans les faits ce ne sont même pas ces pantins qui gouvernent, les ficelles sont tenues par les riches de ce monde.

Je peux paraître sans doute démago et révolutionnaire bouffon en disant cela. Pour autant, que nous restent-ils réellement de la démocratie ? Que nous reste-il de notre pouvoir décisionnel ? Ne sommes-nous pas forcés de voter pour une relance économique, chaque jour mise en échec ? À choisir entre la relance économique par l’austérité, et la relance économique par la dépense ? Ne sommes-nous pas noyauté par la propagande permanente des médias qui relaye la doxa néo libérale ? Ne sommes-nous pas forcé à regarder l’humiliation et l’écrasement du peuple grec par une Europe et un FMI tous puissant au service de la finance mondiale ?  Pourquoi tant d’abstention, de votes blancs, nuls, un tel désintéressement politique ?

Parlons-en d’ailleurs de la politique. Le mot politique même vient encore du grec, πόλις, polis, la ville. La vie politique, c’est la vie de la cité, c’est la vie commune. Hannah Arendt diviser la vie active de l’Homme en trois. Le labeur, lié à notre existence biologique et la nécessité de respirer, de se nourrir… L’œuvre, lié à notre besoin d’immortalité et de laisser des objets dans ce monde qui nous survivrons.  Et la vie politique, la seule à mettre en relation les êtres humains, par la parole et l’action. En quoi vouloir le pouvoir est politique ? Les partis « politiques » n’ont rien de politique et ne servent en rien la cité. Ils sont un instrument au service de quelques bouffis d’orgueil qui s’agrippent à l’illusion du pouvoir.

Oui sans doute je peux paraitre démago et révolutionnaire bouffon. Je suis pourtant convaincu que les mots ont leur importance. Qui pense à s’intéresser réellement à la cité athénienne ? Nous pensons être en démocratie, avoir achevé le vieux rêve grec, et donc nous ne prenons la peine d’approfondir la question. Pour autant, quand nous regarderons le sujet de plus près, les différences sont des gouffres, des abimes. La solution serait une démocratie, une vraie démocratie, celle qui fait parler et agir ces citoyens, qui fait vivre la cité, et où personne ne conserve le pouvoir. La démocratie athénienne, pour imparfaite qu’elle est, devrait nous inspirer et non être rangé dans un dossier poussiéreux « antiques tentatives ».

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La tête que pouvait avoir Platon…

« La perversion de la cité commence par la fraude des mots » disait Platon…

Et Georges Orwell disait de même : « Dans les temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire ».(pour mon cas

Les mots et leur utilisation qui en fait sont ainsi importants. Les mots donnent l’interprétation ; et la perversion de leurs utilisations brouille l’esprit. Comment reconnaitre que nous avons besoin d’une démocratie, quand nous passons nos journées à attendre que nous sommes en démocratie ? En fait, je parlerais même de dictature douce. Il n’y a sans doute pas, en tout cas je ne le pense pas,  de volonté par quelques un de prendre le pouvoir effectivement. Nous avons tout concouru à cet état de fait, en nous nous mentant collectivement à nous même. C’est ce qui appelé le politiquement correct, c’est-à-dire l’utilisation outrancière d’euphémismes trompeur. Rien que le terme de « politiquement correct » est une perle du genre. Les mots ont une véritable force car ils permettent de désigner des réalités complexes sans ambiguïtés. C’est pour cette raison que nous utilisons beaucoup les surnoms pour désigner quelqu’un. Le nom a une forme de puissance. C’est pour la même raison que les juifs ne prononcent pas le nom de Dieu. Le nom de Dieu est d’une profondeur incommensurable. Alors les juifs utilisent des « surnoms » comme Adonaï, Elohim, Shalom. Nous retrouvons la même chose dans la fantasy, ou la magie passe par la connaissance d’une langue « vraie » où les noms permettent de contrôler les objets. Comme dirait un imberbe, « Atra gülia un ilian tauthr ono un atra ono waíse skölir frá rauthr ». Manque de peau, il s’est loupé dans la formulation et la petite a été maudite à tout jamais… D’ailleurs, dans ces histoires, cette langue « vraie » a souvent la particularité qu’on ne peut mentir en l’utilisant. Les elfes sont devenus des experts alors du « politiquement correct », ou pour ne pas utiliser un doux euphémisme, du mensonge habillé de vérité.

Cela révèle souvent du déni pur et simple de la vérité. « L’euphémisation »  -note intéressante, le correcteur me propose « euphorisation ». Il ne le sait sans doute pas (quoique pour mon portable je ne suis pas sûr qu’il ne soit pas doté d’un embryon d’intelligence…) mais, l’abus de drogues rendant euphoriquement débile, ce n’est pas une mauvaise idée-, bref l’euphémisation  du vocabulaire prolonge le déni de la réalité. Cela permet d’aseptiser le discours, de niveler les différences, bref de s’enfermer dans notre petite bulle. D’où une certaine brutalité de mon discours, qui vise à nous secouer. L’humanité d’Auschwitz, c’est sans doute bourrin, mais au moins cela évite les périphrases douteuses.

Cela rejaillit également sur notre capacité à agir, en nous anesthésiant complétement. Au point où en est notre société, l’inertie de la prise de conscience est énorme. Par l’uniformisation et la compétition du désir mimétique, notre société est devenue d’une certaine manière cohérente dans l’irrationalité, ce qui fait qu’on se précipite dans le mur sans s’en rendre compte je pense. Et par le discours politiquement correct, nous continuons à jouer l’hymne à la joie sur le pont du Titanic en perdition.

Voila, je vous laisse pas tout à fait comme vous êtes venus, et j’espère un peu plus curieux de vous et de ce monde.

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